Congo Kinshasa : de quoi la destitution de la Présidente de l’Assemblée nationale est-elle le nom?

Mabunda a été destituée avec l’appui des députés membres de sa famille politique le FCC. (Crédit photo: Digital Congo)

Ce 10 décembre 2020, le bureau de l’Assemblée nationale présidé par Jeannine Mabunda a été destitué par les députés. Deux cent quatre-vingt-un ont voté pour. Dans un contexte où le torchon brûlerait entre l’actuel président Félix Antoine Tshisekedi et l’ancien Joseph Kabila, pourtant réunis dans une coalition de gouvernement, les partisans du premier jubilent et estiment que la majorité aurait basculé en leur faveur. Serait-ce la bonne (seule) lecture de la situation?

Pour comprendre la portée réelle de la destitution de Jeannine Mabunda au-delà des effusions de joie spontanées, il me semble important de prendre un minimum de recul. Deux perspectives s’offrent alors à l’observateur.

Si l’opposition est restée cohérente envers Mabunda, elle avait déjà en son temps refusé de participer au vote ayant conduit à son élection (1), il n’en est pas de même du FCC, sa propre famille politique. Il sied donc d’examiner leur posture actuelle.

La chute de Mabunda traduit plus des querelles internes au FCC.

Dans la première perspective que j’appelle le « scénario pessimiste », car il s’agit là d’une vraie fausse révolution, Mabunda a simplement été victime des querelles internes au sein de sa famille politique. Ces congénères du FCC se seraient donc joints à l’opposition et aux pro-Fatshi pour prendre une petite revanche sur la personne de Jeannine Mabunda. On se rappellera que sa désignation était plutôt le fait du prince Kabila que le résultat d’un réel consensus sur sa personne. Il y a eu dans le camp présidentiel quelques frustrés qui ont tranquillement attendu le meilleur moment.

Un coup d’œil sur les articles de presse à son arrivée au perchoir est très instructif à ce sujet.

Voici ce qu’on pouvait lire sur le site de Radio France Internationale le 25 avril 2019 (2) :

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« Elle symbolise un certain renouvellement, ce qui fait sa force, mais qui pourrait aussi « faire sa faiblesse », estime un analyste. Car Jeanine Mabunda a été préférée à trois poids lourds du régime sortant : Évariste Boshab, Aubin Minaku – qui ont déjà tous deux dirigé l’Assemblée – et Néhémie Mwilanya, ex-directeur de cabinet de Joseph Kabila. À l’époque, beaucoup y ont vu une volonté de l’ex-président de les « sanctionner » pour n’avoir pas su faire gagner son dauphin à la présidentielle, expliquent plusieurs sources.

Quoi qu’il en soit, ce choix fait des déçus de poids que Jeanine Mabunda retrouvera face à elle au sein de l’Assemblée. « Ils risquent de lui mener la vie dure », prédit le même analyste. »

On se rend compte avec ce qui vient d’être dit que l’affrontement était attendu, il fallait juste être patient.

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Un autre élément qui tend à confirmer les choses dans cette perspective c’est la nature des griefs retenus contre le bureau déchu. Il s’agit ni plus ni moins que des questions d’argent. On reproche à Jeanine Mabunda une gestion opaque des finances. En plus trivial, on lui reprocherait donc de manger seule (3).

Cet angle d’attaque est propice à des alliances circonstancielles solides de tous les frustrés du ventre. Ceci peut trouver confirmation dans le fait que même le député membre du bureau représentant l’opposition a aussi été déchu de ses fonctions.

Jeanine Mabunda a de fait un rapport particulier avec l’argent, ce qui semble paradoxal pour une ancienne cadre de… banque. Au cours d’une émission sur Top Congo FM, une radio de Kinshasa, elle a été incapable de dire combien elle gagnait malgré l’insistance du journaliste, magnant avec cynisme la langue de bois (4).

En même temps, elle ne serait pas a seule à « aimer » l’argent. Des rumeurs persistantes indiquent que des billets de banque ont circulé pour acheter des consciences au sein de l’hémicycle…

Les députés penseraient-ils aux prochaines élections ?

La deuxième perspective ou le « scénario optimiste » impliquerait que les députés aient pris conscience, à l’instar du Chef de l’État que dans deux ans, aux prochaines élections, il faudra bien présenter un bilan face aux électeurs. Il sera probablement plus difficile de proclamer des résultats intraçables comme cela a été le cas lors des dernières élections.

Aussi tiennent-ils tous à donner l’impression que quand il s’agit de vrais intérêts de l’État, ils sont capables de transcender leurs accointances politiques.

Dans cette perspective, on aurait assisté à un basculement de la majorité. C’est ce que pensent les partisans de Tshisekedi. C’est ce qu’écrit le magazine Jeune Afrique dans un article que l’on peut lire sur son site Internet(5).

Sous la plume de Romain Gras et Stanis Bujakera Tshamala, on peut lire :

« La séance s’est déroulée dans une ambiance électrique et 281 des 484 députés présents (sur 500) se sont prononcés « pour » la destitution.

Ce résultat constitue une victoire de taille pour Félix Tshisekedi puisque, sur ce vote et pour la première fois depuis le début de son mandat, une nouvelle majorité s’est, de fait, constituée en sa faveur. »

Rien que ça. Cependant, quelques paragraphes plus loin, les deux auteurs semblent revenir sur leurs déclarations ou du moins, se montrent plus prudents :

« Ce vote préfigure-t-il la nouvelle majorité que le président congolais espère obtenir ? Ces dernières semaines, le camp Tshisekedi a en tout cas multiplié les efforts pour constituer de nouvelles alliances politiques, parvenant à rallier à sa cause plusieurs députés membres du FCC.

Ces nouveaux équilibres au sein de l’Assemblée seront-ils confirmés par l’informateur que Tshisekedi doit très prochainement nommer ? Une fois désigné, ce dernier aura trente jours – renouvelables une fois – pour identifier une nouvelle majorité, et celle-ci ne pourra être atteinte qu’avec le ralliement de nombreux députés du FCC. (…)

S’il obtient une nouvelle majorité, Félix Tshisekedi pourra former un nouveau gouvernement et, ainsi, s’attaquer à une autre personnalité du camp Kabila qui dérange : le Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba. En cas d’échec, Tshisekedi a promis de dissoudre l’Assemblée nationale. Une initiative coûteuse et périlleuse en l’absence de réformes électorales et d’une commission électorale véritablement fonctionnelle. »

Au stade actuel, il semble donc prématuré d’affirmer haut et fort que la majorité ait réellement changé. Il faut attendre dans les semaines à venir, avec la nomination de l’informateur pour constater la transformation ou non de l’essai.

La tentation populiste…

Faute des résultats palpables et face à une gestion calamiteuse des deniers publics, le Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo semble tenté par le populisme. Avec un mode de gestion conflictuel, il occulte les vrais enjeux. La pauvreté, la famine, Minembwe, l’absence d’eau courante et d’électricité même en pleine capitale, les tueries dans l’est du pays sont loin de constituer des priorités.

L’ironie du sort veut que, pour quelqu’un que ses adeptes surnomment « béton », les seuls ouvrages en la matière qu’il ait construits depuis son accession au pouvoir sont un véritable fiasco.

Ces laideurs architecturales risquent de symboliser physiquement l’échec probable de son quinquennat.

Références

1.         Malula J. RD Congo : Jeannine Mabunda, une femme au perchoir de l’Assemblée [Internet]. Le Point. 2019 [cité 11 déc 2020]. Disponible sur: https://www.lepoint.fr/afrique/rd-congo-jeannine-mabunda-une-femme-au-perchoir-de-l-assemblee-26-04-2019-2309668_3826.php

2.         RDC: Jeanine Mabunda, première femme élue au perchoir [Internet]. RFI. 2019 [cité 11 déc 2020]. Disponible sur: https://www.rfi.fr/fr/afrique/20190425-rdc-jeanine-mabunda-premiere-femme-nommee-perchoir

3.         Rédaction L. RDC : la déchéance de Mabunda exigée pour gestion opaque et érosive des fonds de l’Assemblée nationale ! [Internet]. Zoom Eco. 2020 [cité 11 déc 2020]. Disponible sur: https://zoom-eco.net/a-la-une/rdc-la-decheance-de-mabunda-exigee-pour-gestion-opaque-et-erosive-des-fonds-de-lassemblee-nationale/

4.         TOP CONGO FM. TOP PRESSE Jeanine MABUNDA [Internet]. 2020 [cité 11 déc 2020]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=fwxrna-AFsQ&ab_channel=TOPCONGOFM

5.         Crise politique en RDC : Jeanine Mabunda destituée de la présidence de l’Assemblée nationale – Jeune Afrique [Internet]. JeuneAfrique.com. 2020 [cité 11 déc 2020]. Disponible sur: https://www.jeuneafrique.com/1089310/politique/crise-politique-en-rdc-jeanine-mabunda-destituee-de-la-presidence-de-lassemblee/